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UN GRAND ROMAN ÉPIQUE S’ETALANT SUR DES CENTAINES DE SIÈCLES

« LE VOLCAN LUNATIQUE »

Résumé

« Toute ma vie, je me souviendrai du jour de ma mort. Trente degrés à l’ombre, anticyclone des Acores, depuis plus de dix jours, les mains à plat sur les hanches, les hommes portaient leurs regards vers le ciel».
Pierre, désespéré par la vie et la trahison de sa femme Marie, se jette par la fenêtre. Avant de toucher le sol, il pénètre dans une faille temporelle et tombe en bas de son appartement, mais… Quelques centaines de siècles plus tard. Paris est devenu une Citée-Musée… « dont la beauté baroque éclipsait tout ce que les hommes avaient pu contempler. Hiératiques, immeubles et cathédrales, opéras et musées s’accrochaient de part et d’autre de la Seine. Reflets, émanations émotives des arches, spiritualité des verticales hardiment mariées à la virilité des assises, rotondité maternelle des dômes byzantins dont le songe lactescent s’écoulait lumineux sur les larges terrasses horizontales des temples méditerranéens. »  Là, parmi un bestiaire fantastique, il recherchera Marie. Mais ce n’est qu’en acceptant enfin de la perdre, en se rendant compte que tous ces étrangers lui étaient étrangement semblables, qu’il se verra offrir une chance. Transformé en un autre Pierre par son passage dans le Volcan Lunatique, le four des alchimistes, il tentera de sauver la Citée avant qu’elle ne s’envole vers les étoiles.
« Plus loin, l’humanité pousse son cri. Alors moi, je pousse le mien. Est-il le même ? Est-il lié à elle ? Ou existe-t-il sans elle, malgré elle ? Qu’importe ! ».
Métaphore du destin, le « Volcan lunatique » est une saga de littérature fiction.  Ce livre est doté d’une construction très particulière. Livre 1 : chapitre 1 à 24 pour les 24 premières heures. Livre 2 : un « Médialogue » résumant les 3 années passées par le héros dans le futur. Livre 3 : numérotée à l’envers de 24 à 1, racontant les 24 dernières heures de sa présence dans la Citée. Loin d’être un artifice, cette construction fait écho au « retournement » final et à sa portée symbolique.

Extrait

Lire « Le Volcan Lunatique »

 

Prologue et premier chapitre d’un roman troublant sur la métamorphose d’un homme en esturgeon :

« LE BAL DES HIPPOCAMPES »

J’écris pour pas pleurer…

Comme une révélation, les premiers mots de mon journal sont venus tout seuls. Après une seconde de lumière intense, ils se sont formés au centre de ma tête pour rapidement glisser jusqu’à la feuille blanche de mon journal, par le toboggan de mon bras.

Tétanisé, j’ai laissé ma plume appuyée sur le point final de cette phrase, le temps de la lire à mon tour, d’en goûter toute la sévérité. Devant mes yeux, l’encre noire a commencé à se diffuser en traversant les fibres du papier.

Grattement de la plume, j’ai ajouté : « Je m’appelle Pierre et, dans quelques mois, je serai plus là. » Quelques mots griffonnés, et soudain, tout le reste meurt aussi, les sens, le vent, l’océan. Les sentiments.

La poussière derrière les éléphants…

 

– I –

L’ANNONCE

 

Hôpital. Dehors, des cris d’enfants, un ciel presque blanc, et des nuages qui passent dedans. Le type en face de moi ressemble à tous les Docteurs. L’idée que l’on s’en fait. Des lèvres amères, des yeux cerclés d’éclairs, et une imperceptible odeur d’éther. De sa saloperie de bouche sortent des phrases marron, un discours dont je tente désespérément d’esquiver le sens.

Hier encore, je me croyais fort, capable de choses formidables, comme vivre encore. Maintenant je suis là, assis enfant sage, terrorisé, alors que des mots sortent en grinçant des lèvres du Docteur Désolé :

– Mon cher Pierre, je suis vraiment désolé… Je ne vous avais pas caché mes inquiétudes… Les analyses ne sont celles que j’aurais espérées… Je vous connais bien et je ne vais pas vous raconter d’histoires…

Et pourquoi pas ? Ça ne serait pas la première fois. Dites-moi n’importe quoi, cher Docteur. Que vous venez d’opérer le père Noël, que Jésus est aux urgences, que la vie est miséricordieuse, l’homme courageux et la médecine infaillible. Tout, sauf la vérité… Seule cette putain m’effraie.

Mais, tout haut, je m’entend demander simplement :

–      Combien de temps ?

Et Docteur Désolé d’augurer du haut de sa minable science :

– Quelques mois… Peut-être un an… Un peu plus… Ou moins… Difficile de savoir dès à présent… Biopsies… Facteurs différents… Néoplasmes… Aucune certitude… Métastases… État actuel de nos connaissances… Ça dépend du sujet…

Me voilà donc sujet, mais sujet tout seul, sans verbe ni complément, article ou adjectif. Pas de futur non plus.

Le « Désolé » cause. De ses lèvres limaces, sortent les mots de la sidération, blattes pleines de pattes, se contorsionnant pour articuler la peur. « Désolé » connaît les paroles par cœur, et joue sa partition avec un brio qui force l’admiration.

Il a l’habitude, le bon Docteur. Moi, c’est pas pareil, c’est la première fois que je meurs.

Mais je ne lui en veux pas. Il n’est pas la mort, le docteur, seulement son messager. Est-ce sa faute à lui, si la grande faucheuse s’apprête à faire de moi un truc qui pue ? Un objet singulier, sculpture de chair, paquet d’os et de viscères, une chose éphémère ? Un corps mort couvert de rites et de prières qu’on portera en terre pour le vouer à la merde et aux vers ?

– Cela dit… Il n’est pas impossible… Dans certains cas…

 

Après avoir détruit tout l’univers, voilà que le bon Docteur se met à en ramasser les morceaux. Et le voilà qui paraphrase sur les concepts de rémission et de statistique. Il encourage Pierre à prendre un second avis. Il dit :

–      Je vous encourage à prendre un second avis.

Il ouvre ainsi, brusquement, toutes grandes, les écoutilles de l’espérance.

Soudain lyrique, Professeur Joyeux a remplacé docteur Désolé. Il parle de science et de progrès. De consensus et de génie génétique. Il cause, loquace, d’avancées médicales et de miracles ricains. Il en rirait même le bougre. De l’avenir radieux du spécialiste, de l’augmentation exponentielle des performances du matériel, de la loi de Moore et de sa propre stupéfaction au quotidien devant les miracles de la nature.

Les minutes passent. Y cause, y cause, le Docteur Professeur, mais en fait, au bout du compte, c’est bien « désolé », qu’il finit par dire, son impuissance qu’il avoue et les scanners assassins de Pierre qu’ils rangent dans leur pochette.

Le tout se fait dans l’ambiance feutrée et glacée de d’affliction officielle, cette miséricorde conventionnée, si bien remboursée par la sécurité sociale. A 100 %, avec une bonne mutuelle. De quoi se réjouir un peu, non ?

Le bus arrive en bout de ligne. Terminus, tout l’monde descend. Derrière un autre patient attend.

 

Un nouveau sentiment est en train de naître en moi. Je n’ai pas encore reconnu la colère, mais c’est bien elle qui, patiente, attend.

Ça rime à quoi cette politesse affectée à mon encontre ? Cette lueur d’espoir dans ses yeux, alors qu’il n’y en a aucun ? Et cette profonde compassion dans le ton du discours, alors même que la partie gauche de son cerveau songe déjà à son prochain patient, voire au dîner organisé ce soir par son épouse : « Ne traîne pas trop à la clinique, le gigot n’attendra pas ».

Et ça, c’est vrai, rien à redire, le gigot, ça n’attend pas. Même moi, qui vais mourir, je suis bien obligé de le reconnaitre. C’est pas bon trop cuit, la viande, et c’est mauvais froid, tout le monde sait ça. D’ailleurs, il faut toujours mettre les assiettes à chauffer quand on fait du gigot. Je suis sûr que, chez lui, Docteur Désolé découpe l’agneau pendant qu’il fume encore. Mâle dominant du cercle familial, je l’entends intimer l’ordre : « Ne m’attendez pas, ça va refroidir », donnant ainsi le top départ à la symphonie des mâchoires, sans prendre la tête du carnage comme son rang l’imposerait.

Oui, il faut absolument que ce soit chaud, le gigot.

Le bon docteur jette un coup d’œil discret sur sa montre. Chez l’Homme, un bon dîner, voire la cuisson idéale de sa viande, est souvent plus important que la mort d’un être humain, tant qu’il ne s’agit pas de la sienne ou de l’un de ses proches. C’est comme ça et basta. On est tous pareils, faut surtout pas y voir de malice.

Docteur Désolé est maintenant arrivé au troisième chapitre des annonces, après le lyrique, viens le concret. Presque gai, il parle de confort et d’organisation, utilise le « on », et le « nous », comme s’il était, lui aussi, condamné, comme si il allait devoir avaler ses merdes qui font vomir, comme s’il allait tous les jours se regarder dans le miroir pour vérifier si il est bien encore là, comme s’il allait, lui aussi, devoir se glisser bientôt dans une boîte à la con tapissée de soie rouge…

– Pour la chimio, il faut qu’on note bien nos rendez-vous. Notre programme commencera le…

Et Pierre, sagement, comme un enfant, sort sa trousse à crayons de son cartable au matin de rentrée, il prend son calepin pour noter les lieux et heures des séances. Ses mains tremblent un peu et ses mouvements sont maladroits. La mort semble ne pas avoir attendu. À l’intérieur de son ventre, y’a des choses qui s’éteignent déjà, et d’autres qui se glacent.

 

Tout haut dans ma tête, fanfaron, moi, Pierre, j’ai demandé au ciel : « Pourquoi moi ? ». Juste quelques secondes avant qu’il ne réponde avec juste raison : « Et pourquoi pas toi, Ducon ? ».

Sur le mur de gauche, il y a un miroir. J’y vois le nouveau Pierre, un Pierre moribond qui sourit en effet comme un con. Cette grimace niaise a dû s’incruster à la place de ma bouche au moment où j’ai compris ce qui m’arrivait. J’arracherais bien ce sourire pour tenter de le remplacer par quelque chose de plus digne, plus adapté à ma condition de condamné, mais mes lèvres ne m’obéissent plus.

Pour cacher cette grimace aux yeux du docteur, pendant qu’il rédige ma prescription, je tourne la tête de l’autre côté, vers la fenêtre. Après une rapide migration autour de l’hôpital, les mots sur mes maux qu’il a prononcé, sont justement en train de repasser par l’embrasure de la fenêtre. Exténués, ils se posent sur mon crâne.

Manquant de place, ils s’y bousculent, et paniquent. Leurs petites pattes glissent sur mes cheveux et griffent mon front. Ils y gravent les premiers sillons de la malédiction.

Trois d’entre eux me ramènent un petit paquet de la taille d’une boîte à bijoux.

– C’est rien que pour toi, chantonnent-ils en langage oiseau.

Chic, un cadeau. Je bafouille un “Merci” reconnaissant, avant d’ouvrir.

Au fond, il y a du coton, bien agencé, en forme de nid. Et au milieu, posé délicatement, une question :

– Comment vas-tu pouvoir vivre encore, pauvre crétin, puisque t’es mort ?

 

Chaque jour, le futur dévore le présent, et Pierre espérait que pour la mort, il en ferait autant. Il est comme tous les Hommes, irresponsable et inconscient jusqu’au délire. Comme eux, il pense qu’il lui reste toujours une heure, un souffle, un troupeau de secondes avant une échéance qui n’en finirait pas de se dérober.

Ce qu’il ne sait pas, c’est que la mort n’est pas devant lui, mais derrière. Elle ne vient pas à sa rencontre, elle ne l’attend pas à un endroit prédéterminé, un carrefour triste avec une croix et des nuages, non ! Depuis toujours : la mort le suit. Elle est sortie du même vagin que Pierre, juste derrière lui.

Alors que la sage-femme le lavait de son vernix et des maculations vertes du méconium, la mort tombait flasque jusqu’au sol, avec un bruit de serviette mouillée, dans l’ombre bleu marine de la salle d’opération. Tortue molle, morte de rire, à l’idée de suivre toute sa vie le dos de ce crétin de lièvre… Jusqu’à ce que mort s’en suive.

Dehors, les nuages restaient silencieux. Dedans, Docteur Désolé parlait encore, et les mots qu’il prononçait tombaient, comme la mort, directement sur le linoléum, cloportes fébriles dont le seul souci semblait de se diriger vers Pierre, pour s’agglutiner autour de ses pieds comme s’il y avait à l’intérieur de son corps quelque infâme nid prêt à les recueillir, les réchauffer… Les nourrir.

Pierre a voulu payer, mais Docteur Désolé lui a dit qu’on verrait ça plus tard. Ça l’a rassuré.

Il y aurait donc un plus tard.


 

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