Massacre D’UN Innocent… (Texte en exclusivité)

Massacre D’UN Innocent… (Texte en exclusivité)

On parle certes et souvent de la peur devant la page blanche. L’ayant affrontée moi, Mallock, je gonfle mon petit torse et je dis : « même pas peur ! » J’ai, tout au contraire, l’envie dévorante d’elle, de sa virginité fibreuse à déflorer avec des mots pénétrants, des phrases qui tachent, des virgules qui rigolent et des points qui l’embrassent. Je suis gourmand d’elle et jaloux de toutes ces pages vierges qui se donnent à d’autres, sans même avoir essayé de me rencontrer. Je reste certain que mes maux à moi les passionneraient bien plus. Mais si ! Non  ? Ah bon. Après ce préambule, je vais laisser mon livre vous raconter directement ce qui lui est arrivé et la peur qui lui soulève encore le cœur lorsqu’il m’en recause avec des sanglots dans les maux.

 

 

LE

MASSACRE « DE » L’INNOCENT

ou

« Les mémoires d’un polar »

MALLOCK.

(Article/Nouvelle pour le Net)

20 MAI 2010

Après trois années de souffrances (les ratures, c’est pas indolore, croyez-en ma vieille expérience), mon père et géniteur (le contraire de l’éjaculateur précoce) avait mis la dernière main sur moi, en accolant sur ma couverture l’image un peu terrifiante (en tout cas, moi, elle me fait peur) d’un singe frappant des cymbales. Et je suis parti tout excité à l’idée de me retrouver dans les fameuses librairies et autres acronymes exotiques : À ma zone, feunaque, virgines… et dans des lieux enviés, prestigieux mais terrifiants, comme… bruit de tonnerre, la Griffe noire ! Arrivé sur place, j’ai parfois été mis en quarantaine. J’ai alors supposé que c’était une mesure d’hygiène. Logique, il pourrait y avoir contamination. Allez savoir ce qu’un écrivain peut bien trimbaler comme maladie, quand on voit où il a bien pu aller traîner ses doigts.

Je vous le jure, pour ne pas faire de tort à mon Mallock de père, je n’ai pas dit un mot. Je suis resté dans l’obscurité, silencieux. Prêt à tousser et à dire 33, prendre un « suppo » et au lit. Et pourtant, j’en avais des choses à raconter ! Mallock m’avait rempli à rabord de mots et de ses maux. Faut dire que depuis le temps, sans vouloir critiquer (Y’a les jeunes espoirs, ici, on a plutôt à faire à un vieux désespoir !)

Brusquement, la lumière. Éblouissante ! Je crois avoir poussé un cri au moment où un type m’a mis une petite tape derrière pour faire tomber la poussière. Puis, j’ai commencé à distinguer des visages penchés sur moi. Ils me regardaient, comme… un nouveau né, en fait. J’allais donc enfin être aimé !

*

Première déception, ils m’ont mis tout au fond, les cons. Secondo : en petite pile, comme ils disent. Par trois en fait. C’est le chiffre minimum pour mériter de s’appeler « pile ». À partir de deux, si j’ai bien compris, on accède au « pluriel », et trois : à la consécration de « pile ». Je fais donc partie des  p’tites piles, mais « zen pile » quand même. D’où une certaine fierté, forcément.

Premier moment de félicité, bien éclairé, j’ai regardé tout autour de moi mes confrères et consœur de gloire. Y’avait des vieux de la vieille, des consacrés, (en un et deux mots) des vantards, des arrivistes, des « comme moi » un peu intimidé, et plein de trucs bizarres, qu’ils appellent : Beast Sealer, « animaux marins », si je traduis bien. Ça ressemble à des livres, avec couverture, pages et nom de l’auteur en énorme. Même parfois, y’a sa photo au gars ou à la nana. Mais, moi qui sais, comme tous les livres, lire les autres livres par simple télépathie, je peux vous dire que ce n’est pas du tout de la littérature. En fait, c’est des faux, de grossières imitations. Ça ne raconte rien, et ça le raconte mal, mais que fait la douane ! (Et oui, je m’essaye aussi à l’humour parfois, quand mon auteur n’est pas là.) Le plus incroyable, c’est qu’ils sont en grande majorité. Et on les entend bavasser et dire des bêtises plus grosses qu’eux, s’engueuler même. Une certaine Nothond (150000 signes, ma vieille, j’appelle ça une nouvelle) traite sa voisine Loana de pute, parce qu’elle aussi, elle a mis sa tronche (et plus) sur la couverture. Levy traite un autre Levy d’arriviste intello, ou le contraire. Marie-Higgins Tête-à-Clark s’engueule avec sa fille, sa belle-fille et son armée de « plumes ». Le dernier Machin espionne le dernier Truc et joue aux langues de pute : « Je connais son nègre, j’ai eu le même quand je savais pas encore écrire, hi, hi ! ».

*

Quand ils ne s’insultent pas, il ne parle que d’une seule chose : la grosseur de leur tirage, leur « mise en place ». Moi, qui en ai une toute petite, je dois avouer que ça m’a foutu des complexes. Ils en ont des 100 fois plus grosses. On a beau dire, chez nous les livres, que c’est pas la taille qui compte, je n’arrive même pas à imaginer comment ça peut entrer… dans les librairies. (Deuxième essai d’esprit, après j’arrête).

L’autre surprise du jour, pour moi, c’est leur succès. Il y en a partout, ils se retrouvent le jour même de leur sortie dans les meilleures ventes, les conseils d’achat, les nouveautés et même le coup de cœur du libraire, lui qui ne l’a même pas ouvert. Comment est-ce bien possible ? Que fait la police ? Moi, j’avais peur pour eux, je me disais qu’il risquait de rester en stock et se retrouver dans notre enfer à nous, au… je n’arrive pas à prononcer le nom… ne m’en veuillez pas, mais LE PILON, ça y est, je l’ai dit, c’est notre cauchemar. Quelle naïveté de ma part, il y a des gens en paquet, je ne dis pas lecteur faut pas déconner, qui les attrapent par paquet, sans même regarder, genre chewing-gums en libre-service. Et j’assiste ahurie et jaloux, soyons honnêtes, à la danse des vendeuses qui passent leur temps à en remettre, comme on recharge une mitraillette. Comme c’est étrange ? C’est beau cette bonté qu’ils ont d’acheter de la merde et d’en avoir l’air heureux.

Mais, je crois avoir enfin compris. Il doit s’agir d’une bonne action et les bénéfices de ces choses, ces… animaux marins, vont certainement à des associations caritatives. Ouf, j’ai failli avoir de mauvaises pensées.

*

« Combien pour ce petit chien dans la vitrine ? » La chanson de la gentille vielle dame blonde n’arrête pas de tourner dans ma tête. Je ne suis qu’un livre, je sais. Merci de me le rappeler. Mais j’ai vraiment cette impression. Celle d’un chiot qui miaule et fait des grâces pour que le passant me prenne avec lui. J’aurais une queue, je la secouerais en tous sens. Que ce soit un vieux, une femme, un gay ou un ado, qu’importe, pourvu qu’il m’emporte.

Oh, silence ! J’en vois une qui s’approche. En plus, elle est super-mignonne. Ses jolis yeux glissent sur les couvertures. Encore deux, et ce sera à moi. Je glisse un mot au singe : « Tiens-toi bien. Souris au moins ! ». Mais, au même instant, je réalise qu’avec la tête qu’il a, sourire sera encore pire. Entre nous, la petite bête n’est pas gâtée par la nature avec son râtelier et ses yeux exorbités. J’espère au moins qu’il ne lui viendra pas à l’idée de frapper ses cymbales au moment où une éventuelle lectrice posera ses doigts dessus. Imaginez l’histoire. Le hurlement de la pauvre, et pour nous, tous les exemplaires du « Massacre », le bannissement, le retour direct dans le carton, sans passer par ce qui est notre « case départ » : la caisse.

Ça y est, elle me regarde. Je bombe le torse de toutes mes 392 pages. « Allez, allez, emporte-moi à la plage ! » Mon Dieu, quelle émotion, elle m’a prise entre ses bras, elle me retourne me déchiffre le derrière. Ils appellent ça la « 4 de der » ou « 4, 2, groove ». Oh, temps, suspens ton vol… Non, non, me repose pas !

Salope, elle m’a plaqué dès la première rencontre., Sans même avoir fini de me mater le cul, elle me regarde plus. Son regard semble avoir été comme tordu par une force invisible. Quécéquecé ? « Ciel Marc Levy » hurle-t-elle. Zut, merde et crotte, il y avait une autre forêt de pile derrière moi. C’est foutu. Je vois mon amour s’en aller, l’air déjà satisfait, l’orgasme en poche. Cette daube, Lisez la première page, on dirait un devoir d’école : C’est la rentrée, tu raconteras tes premières impressions. C’est vide, c‘est rien qu’du faux. Orgasme ? Mais dans quel monde m’as-tu fait naître Mallock ?

Et si l’ignorance était la seule ennemie de l’homme ? Celle des êtres et celle de la curiosité des choses, toutes les choses ? Ils n’achèteraient peut-être plus une botte de Levy ou un livre de radie (ou le contraire) sans tâter la chose ?

*

Je sais que le 15 août, même si, ni mon éditeur ni mon auteur ont eu le courage de me le dire, il en sera fini de moi. Et franchement, j’ai les mouillettes. Après avoir été mis de côté par le tsunami des Bêtes Marines (En fait, j’ai fini par le voir écrit : best-seller, c’est-à-dire, meilleure vente. Je fais l’idiot exprès pour rigoler) en juin, je vais être balayé par la seconde vague, toujours la plus forte. Ils les appellent les SS (Sorties de Septembre). Dans quel Monde impitoyable ne m’as-tu pas fait naître Mallock ? Comment ça, c’est une répétition ? Et alors, la belle affaire. C’est une figure de style comme une autre. De toute façon, ce sera la même affaire, Nothomb remplacera l’autre con, mais la foule viendra en consommer aveuglément, en avançant toujours la même minable excuse : « J’avais bien aimé l’premier ! ». De toute façon, pourquoi le fait d’avoir été choisi par une majorité, que l’on sait par définition, médiocre, peut bien vouloir dire qualité ? Par quel miracle, quel conditionnement ? Moi, qui pensais que les hommes étaient une race supérieure. Surtout par rapport à nous. Nous, les sans têtes et les sans bras, les sans grades. « Maman, les p’tits plein d’mots, qui sont sur l’dos ont-ils des jambes ? Mais non, mon p’tit béta, si on en avait, on n’resterait pas… sage et en pile, à la merci des imbéciles ! »

*

Comme tous les autres livres le font, pour me rassurer, de temps en temps, je m’ouvre et je me lis quelques phrases au hasard, comme pour me prendre en faute. Essayez peut-être de comprendre le désamour dans lequel je me sens (Aucune vente depuis que je me pavane avec ma tête de gondole) :

« En ce lieu, aujourd’hui, Tom lui parla de nuages cannibales, de la danse des âmes indécises et de la nostalgie des arbres. Amédée l’écouta sans l’interrompre. Lorsque le moment fut venu de se quitter, il lui caressa le front et lui murmura : Ne bouge pas d’ici, papa revient ! »

Et merde, c’est pas d’la merde, comme dirait machin-chauve. Pour rire, me comparer, je me suis glissé dans le dernier Marc L. sans rire, si j’avais eu une vessie, je me serais pissé dessus. Je n’ai pas trop envie d’en parler à mon auteur, mais ça m’inquiète. Si les gens qui passent sont capables d’acheter un truc pareil, on est mal barré. Ce grand couillon de Mallock n’a pas tout compris. Moi, je sais. Ce qu’il faut mettre dans son prochain roman, vous savez ce que c’est ? Hein, de l’action ? Mais non, dans le Massacre des Innocents, il y en a plein. Du style ? Surtout pas, c’est déjà trop bien torché. Non, non, vous n’y êtes pas. S’il veut vendre, il doit impérativement introduire de la… Vous ne devinez pas ? Mais si, c’est le grand secret aujourd’hui… moi, je n’ose pas lui en parler. Approchez-vous, je préfère murmurer, il n’est jamais bien loin, le fourbe. Ça devra rester entre nous. Promis ? Bon, ben, voilà, ce qu’il doit ajouter dans ces Chroniques Barbares, c’est de la médiocrité !

Et qu’il ne fasse pas son fier, je suis sûre qu’en cherchant bien dans ses tiroirs, il doit lui en rester quelque part. Y’a qu’à voir la façon dont il s’habille parfois !

*

Ça y est, c’est enfin arrivé, le coup de foudre. Sincèrement je ne m’y attendais plus. Trois jours à voir passer devant moi une foule d’inconnus ne s’abaissant même pas à me regarder, je me voyais mourir puceau broyé par Lepilon. (C’est un peu comme pour vous, humains, se retrouver en prison et devoir ramasser le savon… Vous voyez ? Mais si, dans les douches, retournez-vous, oui, derrière, le gros balaise avec un drôle d’air…) et ben nous, se retrouver avec l’autre taré, c’est pareil.

Enfin, c’est désormais une histoire ancienne.

Car elle s’est approchée lentement. Et j’ai tout de suite vu que c’était quelqu’un à part, quelqu’un de rare. Elle attrapait les livres, pleins de livres, les retournait en tordant joliment son poignet et, après lecture, les reposait gentiment, comme si elle s’excusait de ne pas les emporter. J’ai alors compris que je n’avais pas devant moi une consommatrice, mais ce qui nous fait vibrer, nous les livres, la figure légendaire : la lectrice. Celle qui est capable de passer toute une journée avec nous, et qui nous garde pour nous relire plus tard, un jour.

Elle a regardé le singe sur la couverture et a plissé son joli nez. J’ai eu peur. L’autre abruti allait-il tout gâcher en lui faisant peur? Et puis non, elle m’a pris entre ses mignons petits doigts et s’est mise a lire ma « 4, 2, Coov », celle que mon Binsztok d’éditeur avait rédigée. Et là, ça a été le grand pied. Je me suis senti voler. Après, ça a été un peu plus violent avec mise dans un sac et voyage vers une destination inconnue.

Bizarrement, la fête a été quelque peu gâchée. Je me suis fait un film. Faut dire que le Mallock, avec ses délires « amadéliens », il m’avait rendu quelque peu paranoïaque, mais franchement aussi, ça ressemblait à un enlèvement. J’ai fait la ballade avec un sac sur la tête, comme pour un kidnapping. Enfin, pour être exact, comme je suis petit, au fond du sac en fait.

Et j’ai traversé Paris. J’aurais bien aimé regarder, histoire de comparer avec les descriptions que mon patron me fait, mais visiblement ce n’était pas au programme. Arrivé chez elle, elle m’a jeté sur son lit. Vous vous rendez compte, sur son lit. Comme ça, sans même me demander mon avis. Et là, sans avoir non plus pris la peine de me sortir de mon plastique, elle m’a fourré, tout de go, dans une valise. Petite compensation, je me suis retrouvé entre un pantacourt en lycra noir, une jupe Alaïa et une superbe nuisette, soie naturelle et dentelle de Calais. Des flagrances subtiles de muguet et de numéro 5 côtoyaient l’entêtante odeur de bergamote des produits solaires… Je sais, c’est bien écrit hein ? Mais c’est l’un des avantages d’être un livre, on a de la culture et du vocabulaire.

Le lendemain matin, le train s’est ébranlé lentement et la lumière m’a aveuglé. C’était-elle, l’être aimé. Elle me ressortait de ma cage pour profiter de moi pendant le voyage. Émotion suprême, après été écrit, lu et relu par le même gros couillon de Mallock, avoir subi ses ratures et ses repentirs, j’allais enfin être caressé par de nouveaux yeux. Et quels yeux !

*

C’est très doux et un peu angoissant en même temps, ce regard qui glisse sur mes phrases, caresse mes pages. Mignon aussi, ce petit front un peu plissé par la concentration et ses lèvres qui parfois forment des mots tout en les lisant. Quelle belle expérience pour moi. Je n’en suis pas très sûr, mais je crois que je suis, ce que les humains et les écrivains appellent : amoureux. Je ne me souviens même plus de la tête de Mallock, alors que l’on a passé des centaines d’heures face à face. Que ce soit sa tronche des mauvais jours ou celle alcoolisée des nuits d’exaltation, il n’y a rien là de fleurichon.

Aujourd’hui, je n’ai envie de rien et je ne pense qu’à elle, à l’instant où elle me reprendra dans ses doigts et où l’on se regardera les yeux dans les yeux. Ah oui, vous vous demandez où sont nos yeux, à nous les livres ? Et bien figurez-vous qu’on en a plein. C’est les points !

Une fois arrivée au bord de la mer, elle m’a posé sur sa table de nuit. Et dès le lendemain matin, elle m’emportait avec elle à la plage. J’aurais jamais cru que c’était aussi chaud le truc que vous appelez soleil. Bien sûr Mallock m’en avait fait moult descriptions, mais il faut le vivre en vrai pour vraiment comprendre. Il faut sentir, ressentir. Quelle douloureuse jouissance que la vie.

Il est trois heures de l’après-midi, ma couverture est brûlante et le singe essaye de plisser des yeux. Il vient de me demander d’intercéder auprès de notre lectrice pour aller lui acheter des lunettes noires. Je crois qu’il commence surtout par avoir la grosse tête. Le soir, lorsque la nuit tombe, le sable entre les pages me gratte et m’empêche de m’endormir. Lui, le singe, c’est les coups de soleil. Depuis hier, c’est pire, il pèle !

Enfin, ce sont là de bien petits désagréments pour une satisfaction. La plus grande : lorsqu’elle sourit à un passage ou qu’elle le relit. Parfois, l’action se tend et elle me dévore. Ça aussi, c’est une sacrée expérience. Sentir les petites dents de ses yeux me grignoter à toute allure, ligne après ligne. Rassurez-vous, les pages se reconstituent au fur et à mesure, derrière elle. C’est fait pour.

Y’a qu’un truc qui vient un tout petit peu nuancer mon enthousiasme, c’est quand elle brise, sans pitié, l’une de mes pages avant de me refermer. Je ne suis pas complètement con, j’ai compris. C’est pour retrouver l’endroit exact de sa lecture, mais franchement… Elle pourrait utiliser un « marquetapage » en carton, tout le monde en donne de nos jours. J’avoue, mais c’est un goût personnel, que je serais on ne peut plus heureux, si elle en glissait un en or ou en ivoire entre mes pages. Mallock prétend que je suis parfois un peu snob. Et lui alors ?

*

Je suis un peu angoissé, encore quelques pages, deux chapitres, et elle m’aura fini. Que va-t-il se passer après ? C’est bête, je le sais, mais je n’y avais jamais pensé. Pour moi, c’était un truc qui durerait toute la vie. Maintenant je commence à soupçonner que, pour un livre, c’est plutôt : « No future ! ».

Que deviennent les livres quand on les a lus ou qu’on ne les aime plus ? Je sais déjà qu’elle ne va pas me garder. Je l’ai entendu le dire plusieurs fois. Je ne sais pas comment elle a l’intention de faire, mais elle a promis de me prêter à déjà trois personnes. En même temps ? Une sorte de partouze littéraire ? Ou l’un après l’autre ? L’un d’entre eux me fait particulièrement peur. C’est une espèce de brute aux mains sales. Un type sale plein de doigts. Dans quel état vais-je me retrouver ?

Ça y est, c’est fini, elle m’a terminé. Elle a refermé ma couverture avec un grand sourire et un profond soupir de satisfaction. Ce ne serait pas ça l’orgasme ? Je crois bien, de toute façon, qu’on a été à la hauteur, moi et mon auteur. Maintenant mes phrases sont dans les mains du destin. Va-t-il être bon pour moi ? Mystère et boule de gomme.

En attendant, elle m’a rangé amoureusement dans sa bibliothèque personnelle. Entre Nerval et Montherlant. D’abord j’ai débordé d’orgueil puis je me suis rendu compte que ce n’était dû qu’au hasard de l’alphabet. Enfin, quoi qu’il en soit, leurs conversations sont passionnantes. Et je crois qu’ils m’aiment bien. Mieux, ils m’ont lu et me respectent. « Pour un polar, c’est plutôt pas mal » a fini par lâcher Montherlant. « Il n’y a pas de quoi se pendre, mais c’est d’la bel ouvrage » a rajouté Nerval.

*

Une semaine s’est écoulée et déjà elle me manque. Quand je dis « elle », je ne parle pas de ma lectrice, mais de la sensation d’être caressé par ses yeux. Je suis devenu pire que mon auteur, ou que la pire des Bimbos : je veux être vu, regardé, admiré. Entendre des compliments sur moi, des « C’est trop génial » et des « Il faut absolument que vous le lisiez », même de simple : « J’adoooooooore ! »

Non, je me caricature. J’aime surtout et avant tout être lu, ne pas rester ainsi muet dans la verticalité poussiéreuse d’une bibliothèque. Car c’est là que mon infirmité s’est révélée la plus cruelle. Dénués de pattes, nous pauvres bouquins, on ne peut pas faire comme chats et chiens, des grâces et des ronrons pour être pris dans les bras, caressé jusqu’à plus soif.

On « reste » à la merci de l’oubli ou pire, d’un enfant illettré, ceux que l’on appelle entre nous les psycho-liseurs. Leur grand plaisir, leur vice, c’est de se saisir de nous pour nous arracher les pages en riant, avant de nous éventrer puis de nous brûler les ailes. Mais que fait le FBI ?

*

Il faut absolument que je vous raconte. Il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Ma maît… lectrice était très amie avec une charmante vieille dame. Entre elles, dès que l’occasion leur était donnée, elles parlaient de « choses et d’autres ». J’aime beaucoup cette expression : « de choses et d’autres ». Si j’écrivais un livre, ce qui serait un pléonasme en substance, je l’appellerais bien comme ça : « De choses et d’autres ». C’est un peu de cette façon-là que je pense aussi, en sautant les pages, en passant du coq-à-l’âne. Tiens, ça aussi, ça ferait un bon titre : « Du coq-à-l’âne », sous-titré : les mémoires d’un polar. Enfin ! Revenons à ma grand-mère. Ou plutôt à la douce dame digne. Ça aussi, ça ferait un bon titre : « La douce dame digne ». Bon, OK, j’arrête.

Donc, tout au début, je n’ai pas trop compris ce qu’elle faisait. J’ai honte, car j’ai même cru qu’elle était « dame pipi » dans un restaurant.

Elle n’arrêtait pas de dire qu’elle restait des heures assise à regarder des gens passer. Elle parlait de personnes qui revenaient et qu’elle finissait par bien connaître. Et de pièces d’un euro, qu’elle devait compter le soir pour « faire sa caisse ». Je ne sais pas pourquoi, je l’avais imaginée dans les toilettes d’un grand restaurant. Ridicule, j’étais ridicule.

En fait, maintenant, j’ai compris : elle est bibliothécaire. Une bibliothèque de village. Un euro, la location de livre pour une durée de trois mois. Ne faisant pas partie des grandes biblis reconnues, elle est obligée de se fournir elle-même en livre. Et c’est là que ma lectrice et votre serviteur entrent en scène. J’ai été donné en cadeau à la bibliothèque municipale de Plouc-sur-Mer. Non, non, c’est pas une moquerie, c’est bien le nom du village : « Plouc ». Moi, je trouve ça plutôt mignon, non ? Elle a commencé par me lire « pour se faire une religion » avait-elle précisé à ma lectrice, et savoir à qui elle pourrait me recommander. J’ai d’abord compris qu’elle allait en « recommander » et ça m’a fait plaisir, surtout pour Mallock qui n’arrête pas de s’inquiéter et de se lamenter à la vue des chiffres de vente. Je crois qu’il m’en tient un peu pour responsable, moi qui fais tout pour séduire, enfin ! L’ingratitude des écrivains est légendaire. On en parle entre nous, les bouquins, comme de l’illettrisme croissant des lecteurs, l’amateurisme alarmant des libraires et le manque de couilles des éditeurs.

Revenons à ma petite vieille. Et bien figurez-vous qu’elle n’a pas eu peur, pas joué ses bêcheuses devant le sang et les morts. En fait… elle m’a A-DO-RÉ ! Et c’est là que les choses ont pris une drôle de tournure… Elle m’a, en quelque sorte, adoptée.

*

C’est à la fois le paradis et l’enfer . Si, si, je vous jure. Et sans être pour autant le purgatoire. Pas un moyen milieu, tout à la fois, l’un et l’autre.

La chose miraculeuse, c’est que, côté paradis, je vis enfin ma vie pleinement. Plus et mieux que je n’aurais pu l’espérer. Je suis lu et relu, aimé, un peu, beaucoup, passionnément (je m’arrête) par tout un tas de vrais lecteurs. Et oui, je suis tombé sur un nid. Ils sont un peu bizarres. Ils arrivent, presque en catimini, ca-ti-mi-ni, (je le redis parce que c’est trop jolie), avec d’autres livres sous les bras. Et alors là, ils font un truc pas très catholique : ils les échangent ! C’est une gigantesque tournante, et l’on est de la partie. En un mot, c’est le pied (Expression bizarre pour quelqu’un qui n’a pas de jambes, me direz-vous). Vous l’avez compris, je suis entré en Bibliothèque. C’est un peu comme vous les hommes entrer au monastère. Le même silence, le même recueillement, et la même envie, parfois, de gueuler un grand coup ou de monter tout nu sur une table.

Mais très vite, ça repart. Pas vraiment le temps de prendre la poussière, et c’est là, le côté « enfer ». Vous verriez dans quel état je suis ! Je prie pour que ma première lectrice, mon éditeur ou mon Mallock ne me voit pas ainsi. Tout fripé, avec des pliures partout, des déchirures et autres dégradations. Recollé également, avec des bouts de carton scotchés, l’horreur ! Heureusement, mes pages tiennent encore. Parce que, sinon, je peux compter mes abatis (Cette expression-là, je ne l’ai jamais comprise, mais j’aime bien).

Tout ça, c’est de la vieillerie accélérée, mais c’est aussi le fruit de l’amour de tous ces gens. Alors, comment pourrais-je leur en vouloir ?

Ma vie a un sens. Et je ne suis plus le même. Hier, je me suis fait cette réflexion : « Moi, qui en était absolument terrorisé, ma voilà prêt au pilon, et même, puisque l’on m’aime, à la poubelle ». Ça doit être ça, au fond, avoir vécu. Et ce qu’ils appellent « sagesse », cette qualité étrange que l’on prête parfois aux hommes, lorsque vieux, après avoir rempli leur vie de souvenirs et d’expériences, et l’avoir vidé de toutes pensées et objets corrosifs, ils acceptent enfin l’idée de la mort.

Oui, un livre, après que l’on en ai tourné les pages et compris le message, peut parvenir à cette sagesse-là. Pour preuve, chers lecteurs, regardez-moi écrire sans trembler, après cette dernière confidence, les trois lettres assassines du mot…

FIN

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