Notre-Dame de Paris…

Notre-Dame de Paris…

En hommage, triste, à Notre-Dame de Paris qui m’accompagne depuis mon enfance, un extrait de mon dernier roman : « Le Principe de Parcimonie ». J’en publierai un autre vendredi dans le cadre des textes inédits.

Chapitre 53 du « Principe de Parcimonie » :

Vendredi 9 décembre
Belle nuit sans lune et sans nuages.

Il y avait pas moins de 387 marches pour parvenir jusqu’en haut de la Tour Sud. Ockham les avait comptées, le sourire aux lèvres. Ses jambes auraient pu monter bien plus haut, et sans le moindre effort. Il se refit la réflexion : à l’instar de son esprit, son corps était une sorte de perfection. Autre motif de satisfaction et pied de nez au commissaire Mallock : l’entrée qui lui permettait actuellement de monter directement dans la Tour était située rue du Clos Notre-Dame à quelques pas du « 13 ».
Une fois arrivé à l’étage des chimères, le Polichinelle jeta en œil vers le bas. La Seine s’étalait comme une sorte de pieuvre gigantesque sur la capitale. Elle en avait simplifié la lecture, le plan de masse, fondant les places avec les avenues, les jardins avec les rues. Ce chaos lui convenait, mieux même, le ravissait. Surtout lorsqu’il songeait à l’après, lorsque ce Nil retrouverait enfin son nid.
La crue ne laisserait pas une capitale toute propre mais, derrière elle, des kilomètres et des kilomètres de souillures, de limon et d’ordures, renvoyant à leurs insignifiances les accumulations de rebuts des artistes contemporains. « Intolérable beauté des déchets » de Jordan ou « vêtements usagés » de Boltanski, en passant par les « étrons géants » de McCarthy. Le Polichinelle méprisait les œuvres opportunistes de ces bobo-rebelles, créateurs-imposteurs, toujours prêts à provoquer, mais bien au chaud, dûment subventionnés par les institutions étatiques. Il vomissait ces petits mégalomanes incapables d’assumer les conséquences contrariantes de l’érection de leurs installations, que ce fut sous la forme d’une gifle en place publique ou d’une critique légèrement réservée dans leur revue préférée. Il haïssait leur art pseudo-révolutionnaire, élitiste et enfantin, un cliché radoté sans la moindre originalité, et qui ne poussait qu’un seul cri : « Du fric, du fric, du fric ! ».
Pour Ockham, les concepts surannés de la matière artistique arrachée à la rue ou de la provocation comme seule finalité avaient fait leur temps. Ils étaient désormais entre les mains de faiseurs patentés, « moutons–malins », affairistes et boursicoteurs sans âmes. Il était largement temps de passer à autre chose.
En inventant la « sculpture in vivo » et la « pratique du prélèvement », le Polichinelle estimait être parvenu à redonner à l’art un nouvel élan : celui de la chair et du sang.

Ockham reprit son ascension. Son but : voler un objet indispensable à sa prochaine mise en scène. Cette fois-ci, ce serait le symbole de la religion et du Christ qu’il allait exécuter devant le monde entier.
La visite traditionnelle de la cathédrale comprenait le passage devant un certain nombre de vitrines contenant les objets destinés à la liturgie de l’Église catholique : vases sacrés, ornements et livres servant à l’administration des sacrements. Mais rien de cela n’intéressait le Polichinelle. À part les plus croyants, et l’armée des touristes étrangers, peu de gens connaissent la plus formidable des pièces composant le trésor de Notre-Dame : « La châsse de la sainte couronne d’épine ». Ce reliquaire d’or, de bronze, enchâssé de diamants et de pierres précieuses, représente neuf chimères ornées de rinceaux en filigranes. On y voit, trônant sur des fauteuils à accotoirs en tête de lion, Sainte Hélène, le roi Baudouin II de Courtenay, empereur porphyrogénète de Constantinople, et le célèbre Saint Louis tenant dans ses mains la Sainte Couronne. « Nœud orné de feuillages, hautes fleurs de lys enrichies de rinceaux et de pierres précieuses, arcatures trilobées et niches abritant les douze apôtres sous de petits dais à tourelles. C’était dans cette monstrance que prenait place le reliquaire circulaire qui renfermait la Sainte Couronne.»

Mêlé aux volontaires qui avaient aidé à l’évacuation de la cathédrale, le Dr Invincible avait fini par apprendre à quel endroit allait être transporté le fameux reliquaire pendant la crue. À son grand étonnement, les catholiques n’étaient pas seulement croyants, ils étaient également superstitieux. Depuis le 19 août 1239, date où Saint Louis, pieds nus, avait amené la Sainte Couronne dans la Sainte Chapelle, les reliques n’avaient quitté l’enceinte de Notre-Dame qu’une seule fois, lors de la Révolution française. Durant cette période des centaines et des milliers de prêtres avaient été pendus ou guillotinés. Non, avaient décidé les plus hautes institutions du diocèse, il n’était pas question de laisser la Sainte couronne sortir une nouvelle fois de Notre-Dame.
Et puis cette relique n’avait que la valeur que l’on voulait bien lui donner. Avec autant de richesses transportées à cause de la crue, dans tout Paris, les voleurs avaient l’embarras du choix. Alors que Dieu lançait une nouvelle plaie sur les hommes en faisant fondre les pôles et déborder les rivières, qui donc penseraient à s’intéresser soudain aux traces que son fils avait laissées sur terre ?
« Ockham, bien entendu ! » aurait répondu l’écho au narrateur. Et ce pour l’un de ces usages dont il avait le secret. Le Grand Initiateur avait prévu d’organiser une sorte de cérémonie du feu en direct sur internet. Il y procéderait à la destruction des trois objets contenus dans le reliquaire pour en dénoncer, sacrilège iconolâtre, le caractère idolâtre.
« Sophisme ésotérique flambé », tel serait le titre qu’il apposerait sur l’étiquette contenant les restes.
L’homme s’en gaussait d’avance.

Ockham afin de parvenir à ce but avait tout planifié depuis plus d’un an. Notamment en se liant d’amitié avec le chanoine chargé de l’intendance de la cathédrale. Le danger imminent de la crue était même parvenu à renforcer ses liens avec l’homme d’Église. Ce dernier était tellement en confiance qu’il ne s’était même pas caché lorsqu’en début de soirée, il était sorti par le portail pour monter sur la tour Sud. Accompagnant leur volonté de ne pas laisser la couronne quitter Notre-Dame, les autorités religieuses avaient eu l’idée de la confier cependant à la garde d’Emmanuel, le bourdon colossal pendu en haut de la tour. Avec son battant de bronze d’une demie-tonne, cette cloche d’airain était capable de faire résonner son Fa dièse par-delà les anciennes portes de Paris. Si quelqu’un pouvait protéger le reliquaire, ce serait bien elle.

Ockham mit enfin pied tout en haut. Il était confiant, l’homme d’Église chargé de dissimuler l’objet parmi l’enchevêtrement de poutres de bois s’était sans doute contenté d’une cachette pratique, rien d’acrobatique si on s’en référait à la physionomie grassouillette du chanoine. Armé de sa torche et de sa détermination tranquille, le Dr Invincible se mit à observer la formidable confusion de poutres et d’ogives. Il perdit une bonne heure à trouver ce qu’il était venu chercher, plus de temps que ce qu’il pensait. Astucieusement, le chanoine n’avait pas réellement caché le précieux trésor. Il l’avait enfermé dans un vulgaire coffre en ferraille recouvert d’une toile graisseuse et d’une caisse à outils, à quelques pas du bourdon. Comme si un ouvrier avait laissé là son matériel pour une prochaine inspection.
Il étala alors au sol la vieille toile de jute pour y déposer délicatement ses découvertes.
Le Chanoine avait démonté les trois principales reliques avant de les transporter jusqu’en haut. Sans doute pour pouvoir le faire seul et ne pas attirer l’attention. De son côté, le Polichinelle avait prévu un sac à dos. C’était parfait. Il commença à redescendre. La victoire avait été facile. Personne à combattre. Il aurait presque été déçu s’il n’avait pas déjà été dans l’excitation de sa prochaine performance.
Il avait tout préparé : le creuset dans lequel il ferait brûler, devant le monde entier, le morceau de la croix, puis les épines, une par une, pour n’en laisser qu’une seule, qu’il mettrait en vente en suspension dans un petit tube bien entendu rempli d’urine.
Qui se porterait acquéreur ? Qui l’emporterait ? Les musées ou le Vatican ? Les chrétiens ou les Maures ?
Dans le feu dûment constitué, nourri d’épines, dans cet athanor ésotérique, il ferait fondre le clou en un acte alchimique digne de Paracelse ou de Jahir Ibn Hayyan. Le métal ainsi fondu servirait de bouchon pour le tube qui contenait la toute dernière épine ayant transpercé le crâne du fils de Dieu.
Nul doute, l’objet si artistiquement finalisé attiserait toutes les convoitises.

Tout en descendant les marches de la tour Sud de Notre-Dame, le docteur riait doucement. Soudain, il se figea. Il était parvenu au niveau de la Galerie des Chimères, ce balcon célèbre pour ses nombreuses gargouilles.
La Galerie entourait et reliait les deux tours de la Cathédrale. On ne visitait pas Notre-Dame sans faire, malgré une longue attente, cet étrange trajet en plein ciel. Singes monstrueux, éléphants, aigles pensifs, diables cornus, cigognes en rogne, nains tirant la langue, c’était tout un bestiaire directement issu du Moyen Âge qui attendait le touriste subjugué.
Ockham s’arrêta. Il avait entendu l’impensable à une heure pareille : des pas montant lourdement vers lui. Qui était-ce ? Que faire ? Affronter l’intrus ? Il n’était pas masqué, il serait donc obligé de le tuer. Un meurtre ne lui faisait pas peur, il en avait déjà accompli et s’apprêtait à passer à un niveau bien supérieur. Et si c’était le chanoine ? Bizarrement, il ne se voyait pas pousser le brave homme dans les escaliers.
À bien y réfléchir, il y avait toutes les chances que ce soit lui, conclut le Dr Invincible. L’homme d’Église venait sans doute vérifier que tout allait bien. Peut-être même, par repentir ou insomnie, avait-il décidé de dormir à côté d’Emmanuel et des saintes et précieuse reliques de sa Cathédrale ?
Aussi sanguinaire fut-il, le Polichinelle ne se voyait pas assassiner quelqu’un qui avait été si généreux, confiant et amical avec lui. Ockham se faisait peu d’amis, le chanoine aurait pu en être un, dans une autre vie. Alors se planquer. Ce fut la seule solution qui lui vint. Il ouvrit la porte de bois qui menait à la galerie et la referma derrière lui en essayant de ne pas faire le moindre bruit. Le chanoine aurait peut-être besoin d’une petite halte pour reprendre son souffle, mais il continuerait son ascension vers le sommet. Un peu de patience et Ockham pourrait revenir à l’intérieur de la tour et en descendre les marches.
Dehors, sur la terrasse encombrée de gargouilles, il ne pleuvait pas mais il faisait un froid glacial. Et si le chanoine décidait de prendre le frais avant de continuer son ascension ?
Pour la première fois depuis longtemps, le Dr Invincible se sentit inquiet. N’était-il pas temps d’écouter les petites voix qui lui disaient de passer à l’autre partie de leur plan, d’abandonner ses… happenings, et laisser enfin la place à son grand œuvre : « le massacre fertile », ses « petites apocalypses » ? Mais, là aussi, maintenant, il doutait. Voulait-il vraiment y prendre part ? C’était si terrifiant, si sanglant ?

Par mesure de précaution, il parcourut la galerie pour se cacher derrière la tour nord. Si le chanoine ou quelqu’un d’autre ouvrait la porte, il serait à l’abri. Il ne lui restait qu’à attendre que l’intrus monte jusqu’en haut et redescende. Il reviendrait alors dans la Tour Sud et rentrerait chez lui.
Mais ça ne se passa pas comme il s’y attendait.
L’intrus monta en effet jusqu’au bourdon, et il y resta une dizaine de minutes. Mais, en redescendant, au lieu de continuer, il s’arrêta au niveau de la Galerie aux Chimères. La poussière des pierres crissait sous ses pas à chaque marche. Dans la nuit, dans le silence des hauteurs de la cathédrale, il était impossible de ne pas l’entendre.
Que faisait-il ? Mon Dieu, si c’était le chanoine, il devait s’être rendu compte du vol !
Soudain, la petite porte s’ouvrit et la lumière d’une torche balaya quelques gargouilles endormies. Ockham recula, s’assurant que son corps soit entièrement caché derrière la tour.
Soulagement. La lampe de l’intrus, sans doute satisfait, s’éteignit et la porte se referma. Le cœur d’Ockham battait encore. Pourquoi avait-il eu si peur ? Lui qui avait assez de souplesse et de force pour terrasser à main nue trois ou quatre adversaires. Etait-ce la crainte de tomber nez à nez avec le chanoine et de devoir le tuer ? Non, il aurait fait le nécessaire. Sa seule angoisse était-elle d’être capturé avant d’avoir mis en œuvre la partie la plus jouissive de son plan d’extermination des « moutons-crétins » ? Ou, tout au contraire, de ne pas l’être ? Depuis quelques mois, Ockham s’était mis à douter, et il détestait ça.
En retraversant la Galerie, il jeta un œil en contrebas. Sur l’esplanade, l’eau immobile, vaste miroir, reflétait la voûte d’un ciel sans nuages. Des milliers d’étoiles étaient incrustées tout autour de la cathédrale tel un gigantesque et somptueux collier. Il avait un destin, comment avait-il pu en douter ?
Mais il n’eut pas le temps de poursuivre ses observations, la porte de la galerie s’ouvrit à nouveau et il se retrouva prit dans la lumière.
Sous la torche la plus proche, il y avait le canon d’un magnum 357.
– Bouge d’un millimètre et je t’explose.
Ockham leva très lentement les bras. De l’arrière, une seconde torche s’approcha. Au moment où on tentait de lui passer les menottes, le polichinelle eut un réflexe de défense. Une troisième torche fit un large arc de cercle qui se termina sur sa tempe.
En revenant à lui, Ockham se rendit compte qu’il descendait la tour tenue par les épaules et les pieds, sa tête en cognait les pierres sans que ses ravisseurs ne s’en soucient.
Tout en bas, devant la cathédrale éclairée par la lune, une petite flotte de cinq bateaux attendaient dans la nuit. Clapotis d’eau et de fer, dans chacun des hommes habillés en commando le tenaient en joue.

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