Pancrace et Canicule !

Pancrace et Canicule !

Deux extraits des Larmes de Pancrace sur la canicule…

Gilles et Amédée se replongèrent brusquement dans le silence. L’idée d’affronter la plèbe journalistique devenait de plus en plus terrifiante.
Dehors, le paysage défilait, montrant ses premières blessures. La canicule avait fait des ravages. Malgré la valse des arrosages automatiques, les pelouses des jardins étaient à l’agonie. De leurs côtés, les maïs perdaient leurs cheveux, et les vignes, pudiques, protégeaient leurs grappes derrière les dentelles ocres de leurs feuilles inquiètes.
En apercevant un champ d’éoliennes, Amédée repensa à un reportage sur les girafes, leur reproduction acrobatique et la naissance de sublimes petits.
– Tu penses à quoi ? finit par lui demander Gilles.
Il n’allait pas lui avouer qu’il rêvait à l’accouchement gracieux des éoliennes et aux mignons ventilateurs à leurs pieds, se mettant lentement à battre des ailes en regardant leur maman aux longs cils. On a sa fierté, quand même !
Il préféra répondre par une question :
– L’arme ? C’était quoi ?

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Arrivé devant la maison, Jean ressort de sa voiture. Il touche la carrosserie métallique. Elle est brûlante. Doit-il refermer la capote ? Depuis plusieurs jours, la canicule est sur la France. Aucune fraîcheur n’est à espérer. Un orage, peut-être ? Dans ce cas, il verrait le ciel s’obscurcir et il entendrait les premiers grondements du tonnerre. Il aurait largement le temps de redescendre pour mettre sa voiture à l’abri. Et puis, il est trop impatient. Trois jours sans aller dans ses caves surveiller son cœur-corneilles. Et deux nuits sans Camille. Une éternité. Il a envie d’elle. La prendre dans ses bras, entendre sa voix, la regarder, l’embrasser, sentir son odeur.
Jean, l’homme amoureux, le mari et l’amant, monte lentement les marches de l’entrée. Il est des moments que l’on doit savourer, songe-t-il, presque philosophe aujourd’hui. L’usure profonde des marches en leur centre lui rappelle le poids du passé. Alors qu’il commence son ascension, il entend des pas légers. Ça doit être elle, elle vient à sa rencontre. Le pied droit sur la septième marche, visage levé, tout sourires, vers elle, il décide de l’attendre.

Devant Jean apparaît une femme, bras tendu. Accusatrice, elle semble le montrer du doigt. Prolongeant sa main, il y a un objet noir qu’il n’identifie pas. Deux énormes déflagrations séparées d’une seconde lui arrivent en plein visage.
La première balle lui arrache l’oreille. Il porte la main sur le côté de sa tête, et murmure :
– Qu’est-ce que… ?
Il est bien au-delà de la stupeur. Le deuxième projectile lui éclate le haut du front, scalpant la partie droite de son crâne.
Sans trembler, le bras de la femme se redresse. Détonation, odeur de poudre, fumée âcre, une nouvelle balle jaillit du pistolet. Elle part trop haut et finit sa course dans la corne d’abondance d’un esclave en bois polychrome. Le quatrième tir touche Jean au-dessus du cou, juste sous le sourire, lui fracassant la mâchoire. Le châtelain vomit une bile jaune et rouge, perlée de dents avant de s’effondrer sur les marches. Bruit d’os. Cheville qui se brise. Sur le marbre glacé, le sang écrit des phrases. Mais que dit-il ? Le nom de l’assassin ? Sa haine ? Des remords ou des mots d’amour ?

Sans bruit, une chaussure dégringole l’escalier. Lentement, la tête du mourant part en arrière. Son contenu se vide sur la pierre glacée. Ultimes respirations, derniers tremblements et regard aveugle. Jean n’est plus ici. Dehors, la canicule est restée immobile. Une feuille de peuplier se suicide tandis que, réduit au silence pendant les explosions, le cri des hirondelles reprend de plus belle.
Mais pas la vie.
Pas pour lui.

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