Passage censuré des « Larmes de Pancrace »

Passage censuré des « Larmes de Pancrace »

Les Larmes de Pancarce faisant au départ pas loin du million de signe, j’ai été obligé à l’époque, de faire un certain nombre de coupures. Bien que concernant la mort de Tom, le passage que je vous propose aujourd’hui n’était pas essentiel et ralentissait l’action.

Parfois, c’était comme ça. Y’avait rien à faire, c’était l’enfer. Mallock s’était réveillé, ce matin-là, avec la mort de Thomas en lui et tout autour de lui, comme une odeur. Celle du malheur. Une effluve persistante, portant au cœur. La veille, tout avait été trop brillant. Les enfants, dansant, les enfants, riant, les enfants, chantant, tellement vivants parmi les derniers rayons orange de l’été. 

Les toutes premières secondes de sa vie sans Tom, lorsqu’il avait regardé les mots s’évader de la bouche de Dublin lui annonçant l’impensable. Quand il avait observé l’hystérie des phrases prononcées, leurs petites pattes noires. Lorsqu’il avait entendu la cohorte de cloportes rebondir sur le sol brillant de l’aéroport, il n’avait pas réagi. Commotion, stupéfaction… Irradié par la douleur, il était resté debout, figé. Debout, oreilles et cervelle sifflantes, droit, gorge et lèvres desséchées, cœur battant tambour, tout debout, le souffle court, privé d’air puisque privé d’amour… Puis, il s’était abattu dans un grand bruit de branches.

Le lendemain de l’enterrement, il était venu travailler, comme si de rien n’était. Pendant un mois, il avait fait semblant, semblant d’habiter le présent, et d’y chercher les méchants, semblant d’être Amédée Mallock, semblant d’être encore vivant. Seul, un phénomène incontrôlable témoignait du grand cataclysme : il vacillait de tout son corps et sa voix chevrotait. Ses mains aussi, et tous les objets qu’il prenait entre ses doigts. Mallock vibrait imperceptiblement, mais tout le temps, même en dormant. Il n’était plus rien qu’un grand tremblement, avec des douleurs musculaires et des pensées étranges.

Cinq semaines après que Dublin lui ait annoncé l’horreur, il avait été hospitalisé. Il n’était revenu au « 36 » qu’un an plus tard. De cette année-là, personne n’avait jamais parlé, ni avec lui, ni devant lui. Mallock avait été absorbé par un trou noir et il en était revenu. Pour beaucoup, c’était une preuve supplémentaire des pouvoirs extraordinaires du commissaire.

De sa folie aussi.

Pendant les années suivantes, aux yeux de tous, il avait “pris le dessus” et comme on dit, “fait son deuil ”. Tu parles d’une farce ! En tout cas, il travaillait sans rien laisser paraître et parvenait, comme avant, à résoudre énigmes sur énigmes. « En pleine forme notre commissaire », répétait-on à l’envi au Château. Il faut dire que personne ne revenait avec lui, chez lui, la nuit.

Tous les soirs, pendant trois ans, jusqu’à ce qu’il finisse par s’endormir, Mallock pleura !

Aujourd’hui, c’était différent. Peut-être parce qu’il n’avait plus de larmes à donner. Ou parce que le temps, par miséricorde, finit par obliger le monstre à s’éloigner un peu de sa victime. Mais parfois, comme ce matin et comme au premier jour, l’ours se remettait à trembler. 

Car, l’oubli est impossible et qu’il n’y a pas pire froid que celui qui suit la mort d’un enfant. Vite, se changer les idées. Se réchauffer coute que coute. 

Et s’ébrouer de ses larmes, comme un chien de la pluie.

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