Putain de doigt !

Putain de doigt !

Chaque dimanche que Dieu faisait, avec mes sœurs en kilt, on rendait visite aux parents de mon père et de ma mère, pas de jaloux. Les deux grands-mères sentaient la poudre de riz, et les deux grands-pères étaient Gadzarts, entrepreneurs et inventeurs. Mon père aussi. Mais, de tous ces ingénieux réunis, il n’y avait que pépé qui fumait la pipe.

C’est curieux comment les traditions se font. Un beau jour, je devais être comme d’habitude sur les genoux de pépé, j’ai décidé de remplir moi-même sa pipe, de son tabac favori. L’odeur de pain d’épice qui sortait du paquet bleu marine, les belles lettres : Amsterdamer, le bout du tuyau en bakélite mordue, les bords brûlés, la robe en bruyère, couleur miel, tout me semblait magique. Et, à mieux y réfléchir aujourd’hui, il y avait de quoi, surtout pour un bout de chou des villes.

C’était comme un grand feu dans la campagne, avec des bûches gigantesques et des brouettes d’herbes sèches et de branches, mais en tout petit. Avec le bois, les feuilles et les flammes, le regard des braises, comme pour de vrai. C’était toute la nature reconstituée pour moi, par pépé, sur quelques centimètres carrés de genoux.

Chaque fois, je tassais les feuilles rousses au fond du calumet de pépé. En bon petit mâle, j’y mettais toutes mes forces, et appuyais jusqu’à ne plus pouvoir y rajouter le moindre brin. Et, à chaque fois, avant de l’allumer, Pépé prenait sa pipe dans une main et, d’un index souple et royal, enfonçait mes efforts au fond du fourneau. Il reprenait sa blague, en retirait deux ou trois mesures de tabac qu’il déposait dans l’espace laissé vide par son index.

Oh, il ne le faisait pas méchamment. D’ailleurs, il n’aurait pas pu. Il n’était pas méchant pépé. Il ne se rendait même pas compte de mon étonnement. C’est moi qui en avais fait une sorte de rituel, presque de pari : la prochaine fois, il ne pourra plus enfoncer son doigt. Il allumera sa pipe, comme je lui ai préparé, sans rien pouvoir y ajouter.

 Un jour, forcément, c’est arrivé : l’index est resté bloqué tout en haut du tas de tabac que j’avais entassé. J’étais enfin parvenu à bourrer tout seul la pipe à pépé.

Il n’a rien dit. Il l’a allumé, a aspiré une première bouffée et a observé le fourneau de sa pipe en soufflant la fumée.

Puis, à ma grande surprise, il s’est tourné vers moi, et avec un grand sourire, m’a jeté un clin d’œil appuyé. Il savait ! Le petit pari, que je m’étais fait à moi-même, ne lui avait pas échappé. Et pourtant, durant toutes ces années, il ne m’avait rien laissé deviner.

Je n’avais jamais parlé à pépé. Je l’embrassais, je m’occupais de son tabac et je repartais. Notre complicité, je ne l’ai comprise que ce jour-là, le dernier jour.

Car c’est ce dimanche-là, trois semaines après le début de la grève, et trois heures après notre départ, qu’il a appuyé sur la gâchette du revolver avec son fameux index.

Putain de doigt !

Cet article a 1 commentaire

  1. Oh mince ! J’aime pas la chute 🙁 c’était trop choupinou jusqu’à la dernière phrase. Mais en même temps, c’est attendrissant et « drôlement » noir (dans le sens rigolo 😊) …
    Merci 😘

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