Pour tous les isolés !

Pour tous les isolés !

Extrait d’un thriller terminé et à venir, dans un avenir qui tarde à venir. Premier d’une nouvelle trilogie, parallèle aux chroniques barbares, mais sans le commissaire. (qui lui continue sa vie dans deux nouveaux romans dont un est finalisé et en attente d’édition)

Puisque vous voilà tous confinés, une petite ballade dans un château de mon imagination (cet extrait se situe au début du roman)

En passant commande à Antoni Gaudí, 120 ans plus tôt, Thor Sven Grünnes avait eu deux exigences : que la demeure, construite à la gloire de ses ancêtres scandinaves, soit inspiré de l’art viking, et que la construction ne prenne que deux années. Elle devait être terminée pour son anniversaire, le premier avril 1 882. Thor avait prévu d’organiser un week-end d’anthologie où seraient invités tous ces amis et relations professionnelles. Afin de se garantir de toute mauvaise surprise, il avait été convenu que les honoraires de l’architecte seraient amputés de 1 pour cent par jour de retard. Mais la volonté d’un homme, même aussi riche que Thor Sven Grünnes, ne pouvait rien contre les forces de la nature. Sans parler du perfectionnisme maniaque d’un jeune architecte en quête d’absolu. Les difficultés s’accumulèrent et la demeure commencée en 1 880 ne fut terminée que trois ans plus tard, en 1883, année où Gaudí entreprit à Barcelone l’édification de sa première œuvre connue : la Casa Vicens.
— Mais alors, il ne l’a pas payé ? s’était offusquée Charlotte.
— Rassurez-vous, la Folie Grünnes était si réussie que mon arrière-grand-père, loin d’en vouloir au jeune architecte, lui a non seulement versé l’intégralité de la somme prévue au départ mais a également activement participé quelques décennies plus tard au financement de la Sagrada Familia.
— Vous avez dit la « Folie Grünnes » ?
— C’était le nom que les gens du coin avaient donné au bâtiment. Ils l’ont rebaptisé : « Folie Gaudí », lorsque l’architecte est devenu plus célèbre que son mécène. En tout cas, je peux vous assurer que Gaudí a bien été récompensé pour son travail.

Il faut dire que Thor Sven Grünnes avait de quoi être satisfait. L’exigence du jeune architecte catalan se retrouvait dans chaque pierre sculptée, la moindre courbe tracée et dans le travail étonnant du verre, du bronze et du plomb. De l’or même, 24 carats, étalé en feuilles de triple épaisseur un peu partout dans la demeure.
Pour parfaire ses connaissances, le jeune Gaudí s’était rendu à Oseberg dans la région de Tønsberg. Il y avait observé le vaisseau de la reine Åsa et en avait dessiné minutieusement la moindre sculpture : chevaux, poissons, cygnes, dragons ailés et serpents entrelacés. Autant de figures que l’on retrouvait aujourd’hui reproduites sur les boiseries intérieures du grand salon, mais également sur les portes et sur les plafonds des autres pièces.
— Même sur les meubles, s’était exclamée Charlotte en caressant la trompe d’un éléphant sur le bras d’un fauteuil.
— Jusqu’aux boutons de portes et à l’argenterie inspirée de l’orfèvrerie et des stèles runiques retrouvées dans les sépultures burgondes.
Léo s’était tourné vers les gigantesques fenêtres du grand salon.
— Avant de dessiner ces fabuleux vitraux, il s’est également penché sur l’histoire des dieux scandinaves. C’était d’autant plus louable de sa part qu’il estimait que seule le catholicisme et la Catalogne méritaient son attention.
Il avait pointé du doigt chaque personnage.
— Voici Ases, Vanes, Nornes, et là : Jötunn et Alfars.
Puis il avait ajouté, en désignant cette fois-ci son invitée :
— Permettez-moi, Messieurs, de vous présenter la princesse Charlotte, déesse du compas et grande prêtresse de l’érection digitale, avant de continuer sa visite sous le rire de la jeune femme.

Entièrement construite en pierres de taille, la demeure de deux étages était ornée d’une tour carrée culminant à quarante-huit mètres. Le rez-de-chaussée, composé de deux grands salons, trois bureaux et d’une salle à manger attenante à une gigantesque cuisine, proposait également un fumoir et un cabinet de curiosité. Ce dernier contenait des épées Ulfberht, des scramasaxes et des haches, ainsi qu’une multitude d’objets d’orfèvreries datant de l’âge du fer tardif. Tout aussi remarquable, la collection exceptionnelle de coupes faites de crânes humains rehaussés d’or, protégée dans une vitrine blindée, était réputée comme étant la plus complète au monde.
Le premier étage comptait six chambres et six salles de bains. Le troisième niveau, pour sa part, avait été aménagé en ateliers.
De la terrasse principale, on pouvait voir, à l’ouest, l’arc du bassin d’Arcachon, à l’Est, l’Atlantique et, plein Sud : sa forêt qui s’étendait presque jusqu’au Cap Ferret. C’était l’endroit favori de Léo. Combien d’heures n’avait-il pas passées là-haut à regarder la chevelure des résineux se pliant à la volonté du vent ou à contempler l’herbier maritime qui se découvrait deux fois par jour, exhibant son ventre de vase fuligineuse percé d’îlots d’algues. Léo adorait les odeurs de soufre et de fleurs, les bruits et les couleurs, les ondulations métalliques de l’océan Atlantique et celles, sinople, de sa forêt.
Charlotte tomba sous le charme de la Folie et de tout ce qui l’entourait.
Alors, pourquoi pas de lui ?
Elle revint plusieurs fois pour explorer les splendeurs du lieu. Le lustre de la construction et la créativité de son maître d’œuvre étaient autant de motifs d’émerveillement à ses yeux. Une question aurait pu se poser, s’était posée en fait. Léo n’avait-il pas bénéficié de cette beauté-là ? L’homme et sa demeure ne firent-ils pas un tout, concourant à rendre plus séduisant celui qui ne l’aurait pas été autant hors et sans sa fabuleuse coquille ? Les play-boys séduisent bien en se pavanant au volant de tapageuses voitures. Les vieux en étalant leurs possessions ! Les cougars en jouant du chéquier ? Lothar n’avait-il pas joué de sa Folie ?
Sans doute, auraient affirmé les envieux.
Jamais de la vie, aurait dit Charlotte.

Quoi qu’il en soit, quelque explication que l’on veuille aujourd’hui retenir, un lien se noua entre la belle et la bête. Désormais, lorsqu’il lui parlait de son univers, elle regardait ses yeux, écoutait sa voix. Intarissable et inspiré, il était habité par un monde de beauté complètement étranger à tout ce qu’elle avait connu avant. Son visage semblait avoir été taillé par le même artiste qui avait travaillé sur la Folie, et dans la même pierre dont elle était faite.

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