19 avril 2019 : Texte inédit sur Notre-Dame de Paris

19 avril 2019 : Texte inédit sur Notre-Dame de Paris

Extrait d’un roman à venir :

Karib’oar et son embarcation n’étaient plus qu’à deux cents pas de Notre-Dame. Le maître Cargo, pour repérer les positions ennemies, leva son regard vers le ciel, et le ciel lui renvoya l’image de Pierre, un visage qu’il n’avait pas oublié. C’était à cause de ces yeux, de ce profil, de l’orgueil désespéré de son cou, que le chef des Cargos avait, pour la première et seule fois de sa vie, tué l’un des siens, d’une flèche en pleine nuque, il y a trois ans déjà. Les cloches avaient résonné comme chaque fois que Théa réclamait un corps pour se satisfaire de son sang. Alors il avait obéi, détruisant l’un de ses plus braves guerriers, afin d’offrir vivante, une nouvelle proie à Théa.

Avait-il eu raison ?

Mais il n’est plus temps de penser, il est temps de mourir. Alors, puisque se dresse, lacustre, l’édifiant édifice savamment sculpté de prosodies antiques, lui, Karib’oar, trop vieux pour se soucier encore de son corps, trop guerrier pour songer à rompre le combat, lui, grand maître Cargo, imité par ses deux cents compagnons, lance son harpon, et déjà grimpe, agile, le long de la corde qui le mènera à la première galerie de la Cathédrale. Au passage, son pied droit atrophié érafle un médaillon sculpté, noirci par le temps : putréfaction et cohobation, la combinaison échevelée du cheval et de son cavalier, désarçonné.

Karib’oar escalade, et son vieux cœur cogne, tandis que la pierre lui ca-resse le ventre. Il grimpe à la rencontre de l’ennemi et le chant de ses compagnons résonne en lui, l’exhortant à jouir de cette marche verticale vers l’acier qui bientôt séparera son front en deux parties égales pour en libérer le sang, nourrir Azthalaroth, et pour qu’enfin, Karib’oar repose éternellement dans la mémoire de sa race.

En s’abîmant dans l’eau trouble de la Seine, le corps du chef Cargo fit jail-lir une couronne d’écume, éphémère et royale.

Seul, un tiers des hommes parvint jusqu’au sommet de la cathédrale. En criant, jurant, en menaçant, ils se précipitèrent à vingt contre un, sur les quatre Gardiens postés sur la première galerie. C’est, trois par trois, comme à l’abattage, que les soldats du Maxilien les massacrèrent, mordant et mutilant, leur ouvrant le cou, sans trêve et sans repos. Il y eut bientôt, quatre-vingts corps déchiquetés et une rivière d’encre orange faite de sang et d’urine.

Notre-Dame la recracha dans le grand fleuve de Paris, par les becs grima-çants de ses gargouilles. Les chimères, nourries depuis tant de siècles par l’insipidité de l’eau de pluie, semblèrent un instant se réveiller, enivrées par ce nectar vermeil. L’une d’elles cassa sa gangue et se dressa en secouant la tête. Mais, après avoir lapé le sol, elle reprit sa position et se rendormit. Ce combat n’était pas le sien. Elle n’avait été postée là que pour repousser les Sarrasins.

Ce n’était que la première flamme d’attaque, il y en eut quatre avant que le premier Gardien se décide à mourir en criant sa reconnaissance. La cinquième vague apparut une heure plus tard. Elle était formée tout à la fois de Cargos, de Manüs et de Termin’hom’s, plus de dix mille combattants, répartis sur dix-sept embarcations. Barbares aux yeux rougis par la fureur et la fumée des feux, les guerriers semblaient bien appartenir maintenant à la même ethnie. Celle des hommes que tout, un jour, finit par mener au combat et à la barbarie.

Procréer et tuer, partie gauche et partie droite de leur cervelle, c’était là tout l’homme. Éon avait vu juste. Le désir de massacrer une femme pouvait à lui seul mobiliser l’univers pour peu que l’on ait savamment préparé, conditionné le peuple par la rumeur et la rancœur. Il suffisait alors de lui livrer la solution à tous ces maux, en lui désignant un bouc émissaire ou une brebis galeuse, et en lui permettant de jouir de son sang, avec la bénédiction du tout puissant. Ça pouvait être un manant ou un président. Il payait pour tous les autres et la culpabilité inavouée que chacun avait dans son cœur.

Arrivée à trois cents mètres de la cathédrale, la cinquième flamme s’était arrêtée. Face à la rosace principale, éventrée par Théa, les barges se mirent à tanguer, hésitantes, comme émues par cette rose déchirée d’où s’écoulait encore la mémoire polychrome du ciel terrestre et de la terre céleste. Alors même que les morceaux de verre du vitrail, macrocosme et microcosme, s’étaient abîmés et avaient été polis, puis presque dissous dans l’eau de la Seine depuis tant de temps, comme de simples poignées de sucres. Il n’en restait qu’un sable fin translucide et multicolore dont chaque grain était comme un trésor.

Opéras gonflés de voix oubliées, cœurs antiques, Verdi et Bellini, vous composez encore, et je vous entend en ce Paris vénitien où le Palais des Doges trempe son pied bicolore dans la limpidité retrouvée de la Seine, veine large et bleue, rivière où Notre Dame s’amarre et se reflète. Marie, Notre Dame, ma cathédrale, tes cuisses jaillissent comme des fusées. Tes hanches se baignent dans l’eau des larmes et du désir. Tu es l’humide, Marie la dame, et sur ton ventre, entre tes Tours ornées de sentinelles diaboliques, c’est une rose large et profonde que les hommes ont taillée, insecte minuscule suspendu à ton vagin de pierre… 

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